Clinique pasteur & nouvelles formes de management ? Interview de Dominique Pon

Dominique Pon Clinique pasteur

Je suis reçu mi-mai par Dominique Pon, directeur de la clinique Pasteur à Toulouse, dans le but de mieux comprendre l’état d’esprit des entreprises libérées, de l’intérieur, en écoutant l’histoire de ceux qui la vivent ou qui la font.

Celui-ci me met tout de suite à l’aise en m’indiquant qu’il ne se considère pas comme faisant partie d’une entreprise libérée et qu’il est même contre les modèles quels qu’ils soient. Plutôt que de suivre le format de questions/réponses que j’avais préparé, il me propose de me raconter, tout simplement, son histoire. Histoire que je vais vous retranscrire ici.

Dominique Pon : De la névrose à la succes story

Très tôt dans son enfance Dominique Pon découvre son super pouvoir : celui d’influencer son entourage.

Mais comme tout Achille a son talon, il découvre aussi sa peur ultime : La peur de la mort et du néant. Il trouve alors tout naturellement sa mission existentielle : « gagner contre le néant ».

Pendant la première moitié de sa vie professionnelle, Dominique Pon va enchainer les succès dans le privé en enchainant des postes de direction dans des secteurs aussi variés que l’aéronautique, l’informatique, la sécurité aéroportuaire ou le bâtiment.

Dominique Pon : De le succes story à l’humain

En 2001, il décide de remettre tout en cause en postulant comme simple informaticien à la clinique Pasteur en divisant au passage son salaire par 4. Les raisons qui le poussent à ça sont en partie liées, selon lui, à une forme de déconnexion du réel qu’il ressent au plus profond de lui et qui a été engendrée par ses succès rapides et massifs.

Plus tard, des ennuis de santé vont ramener Dominique Pon à la dure réalité de l’omniprésence du match dans lequel il s’est engagé contre le néant. La futilité de la réussite et de l’égo face aux enjeux de l’existence le contraignent à miser à nouveau sur son talent naturel : diffuser la confiance au quotidien. Il est un fervent croyant et pratiquant de la confiance et mise sur ces vertus de contamination exponentielle en essayant de recruter le maximum de joueurs de son côté.

Cela marche tellement bien qu’il est nommé directeur général de la clinique pasteur en 2011.

Ce brillant ingénieur de SupTélecom a facilement tendance à se décrire comme quelqu’un sans autre talent que celui d’influencer les autres, et va même jusqu’à se reconnaitre profondément névrosé, tout en s’attribuant les caractéristiques de combattif et d’obsessionnel. Dans ces interventions scéniques, il décrit régulièrement le regard empreint de compassion et d’interrogation de son frère psychologue porte sur lui.
Pour ma part, c’est un regard d’enfant espiègle et empli d’émerveillement que j’ai pu voir.

Dominique Pon m’explique qu’il pratique le « vis ma vie » et va régulièrement s’immerger dans le travail de ceux qu’il dirige. Il essaye de diffuser sa confiance en encourageant les initiatives et en faisant part de sa gratitude pour ces moments de sublime que l’on peut trouver en chacun de nous. Il me raconte de formidables histoires de réussites humaines au sein de l’établissement. Il me parle avec émotion de ces moments et certains silences… sont plus imagés que n’importe quels récits.

Plus que le management par la confiance, c’est même le management par l’amour qu’il prône. Aimer dans l’entreprise, cela parait être un concept un peu risqué. De potentielles dérives vers le gouroutisme ou la perversion pourraient frôler l’esprit de celui qui entend cette idée. Pourtant Dominique Pon réussi le tour de force de me faire avaler la pilule.

Il m’a prévenu de son talent « d’influenceur » et je m’interroge… pourquoi a-t-on envie de dire oui ?

Je ne suis pas le seul bien sûr : à la clinique pasteur les salariés, les patients et les actionnaires le suivent. La clinique enchaine les récompenses et caracole en tête dans les différents classements et collectionne des prix d’innovation …

Quand je lui demande ce que signifie pour lui manager, il me répond « manager c’est aimer ». Il a même transformé une phrase de Lacan : « Aimer c’est donner ce que l’on a pas à des gens qui n’en veulent pas » en « Manager c’est donner ce que l’on a pas à des gens qui n’en veulent pas ». La boucle est bouclée.

Loin de l’entreprise libérée et de ses principes, Dominique Pon me confie le secret du moyen qui peut aider à gagner son combat contre le néant : essayer de toutes ses forces d’être simplement mais pleinement humain, un humain avec ses défauts et ses qualités, mais un humain qui aime son prochain.
L’histoire pourrait amener quelques similitudes de messages avec un personnage né quelques 2000 ans plus tôt.

Je m’interroge intérieurement sur l’efficacité d’une lutte, si vertueuse soit elle, d’un unique prétendant. Mon esprit rationnel me pousse à vouloir modéliser et comprendre pour répliquer le personnage. L’humanité peut-elle se contenter d’exceptions millénaires pour avancer ?
Mais je me répète dans ma tête ce que m’a dit Dominique Pon : « pas de modèle, pas de modèle… ».

Nous terminons cet entretien, je le remercie pour cet échange d’une grande qualité et repars avec encore plus de questions qu’en arrivant.

De retour chez moi, je m’interroge et poursuit ma réflexion :

Quand on discute avec des Obélix, tombés dans la marmite quand ils étaient petits, il est toujours difficile de leur faire prendre conscience que tout leader va être imité et que cette imitation peut conduire, par méconnaissance, aux effets inverses de ceux recherchés.
Nous aimons tous nos enfants et nous ne sommes pourtant pas tous capables de leur apporter les bénéfices de cet amour. Il n’y a certes pas de manuel pour cela, mais l’on commence à connaitre des choses qui marchent et des choses qui marchent moins bien.

J’entends par ailleurs régulièrement un discours empreint d’un paternalisme affectif dans un certain nombre d’entreprises dysfonctionnelles. L’intention ne suffit pas et moi, j’ai besoin de comprendre.

Nous avons tous nos névroses, la mienne tient à un rêve d’enfant : j’étais dans un olympe éthéré et il y avait un livre, le livre de la connaissance, à la fois explicatif et ludique. Je me revois le lire et le relire, faisant les expériences en direct. Tout y était limpide et simple en définitive, l’univers n’avait plus de secret pour moi. A mon réveil et malgré mes efforts…j’avais tout oublié !
Mon match à moi, c’est comprendre les mécanismes de la pensée, de la création, du génie…

Et je me demande :

Comment peut-on, comme Dominique Pon, tenir le discours d’un prophète, parler d’amour en entreprise et être suivi ?
Pourquoi est-ce que pour lui cela fonctionne et est-ce que si d’autres le font cela marchera aussi ?

Plusieurs hypothèses me viennent à l’esprit pour expliquer que cela marche pour Dominique Pon.

En premier lieu, il y a vraisemblablement cette fausse impression de banalité affichée par pudeur ou à dessein de quelqu’un qui a pourtant toutes les caractéristiques du bourreau de travail, bossant la nuit les protocoles de brancardier avant de faire son « vie ma vie »…

Il y a aussi la disponibilité aux autres de Dominique qui, entre autre, et malgré ses responsabilités, concède une partie de son temps à recevoir ou à écouter tous ceux qui le sollicitent …

Il y a également la gentillesse affichée sur son visage qui invite à se confier et à lui faire confiance. Un point supplémentaire qui m’interpelle est son mode de présentation :
Au bout de 3 minutes, je connais ses faiblesses, ses craintes et ses peurs profondes. A l’issu de ce temps, mon cerveau reptilien est calmé, je n’ai rien à craindre de cette personne, je peux alors me concentrer sur le message qu’il me transmet.

Seulement, être disponible pour recevoir un message est une chose mais pouvoir tout entendre en est une autre. Alors que des couples peuvent passer 50 ans ensemble sans se dire « je t’aime », comment peut-on au bout de cinq minutes parler d’amour au travail avec un inconnu et que cela opère.

Une partie de la réponse tient surement à la peur de la mort que Dominique partage très facilement. En effet, il est malheureusement coutumier de dire aux autres qu’on les aime dans les moments où l’on perd des êtres chers. La pudeur habituelle est bien souvent balayée par l’enjeu de témoigner notre amour aux survivants.
On retrouve aussi, l’expression naturelle de son amour des autres chez les personnes qui ont eux-mêmes échappé au pire et c’est vrai que dans ces cas-là aussi nos tabous deviennent ridicules.

Et là, le message est donné dès le début par Dominique : « Je veux essayer de toutes mes forces d’être un être humain car tout peut s’arrêter demain».

Cette capacité naturelle à parler d’amour tient peut être en partie au fait que cette peur existentielle soit arrivée très tôt dans l’enfance de Dominique, à un âge où d’autres se considèrent souvent comme immortels.

D’autres ont surement vécu ce même genre de choses mais pourraient se retrouver inhibés par cette épée de Damoclès. Or force est de constater que cet enjeu n’est pas bloquant chez lui, bien au contraire. C’est un peu comme si il y avait chez Dominique une confiance en soi démesurée et en même temps cette conscience de l’extrême fragilité et de l’inestimable valeur de la vie de ceux qui l’entourent.

On ne peut raisonnablement pas souhaiter à nos patrons du cac40 de vivre des expériences de perte de proches ou des frayeurs sur leur propre état de santé juste pour accéder à la révélation…d’autant plus, qu’il ne s’agit peut être ni d’une condition nécessaire, ni d’une condition suffisante pour y arriver.

A méditer…

J’ai passé un moment enrichissant avec Dominique Pon qui a défaut d’être modélisable pourrait bien être une preuve vivante que l’on peut concilier humanité et travail.

J’espère pouvoir vous apporter quelques éléments de réponses supplémentaires dans un article à venir puisque des chercheurs s’intéressent au sujet du management par l’amour de manière très scientifique.

 

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  1. Alain

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